L’essentiel
- Selon COLOSS, 16,7 % (2018-2019) puis 18,1 % (2019-2020) des colonies ont été perdues en hiver, avec de forts écarts entre pays.
- La plupart des pertes d'hiver se jouent en août-septembre, quand naissent les abeilles d'hiver.
- Varroa et virus, famine, défaut de reine et colonies trop faibles sont les grandes causes.
- Une ruche morte se « lit » : place de la grappe, réserves, têtes dans les cellules, traces de varroa.
- Fermez vite une ruche morte pour éviter le pillage et la propagation de maladies.
Perdre des colonies en hiver fait partie de l’apiculture, mais des pertes élevées ont presque toujours une cause identifiable, installée le plus souvent bien avant les premiers froids. Une grande étude européenne a montré que la maîtrise des maladies, en particulier du varroa, et la formation de l’apiculteur pèsent fortement sur la survie des colonies1.
Cette fiche explique comment une colonie traverse l’hiver, pourquoi elle peut en mourir, comment « lire » une ruche morte et comment préparer l’hivernage.
Combien de colonies meurent en hiver ?
Le réseau COLOSS mène chaque année une enquête standardisée auprès des apiculteurs. Pour l’hiver 2018-2019, elle a porté sur 35 pays, près de 28 600 apiculteurs et plus de 738 000 colonies : le taux de pertes global était de 16,7 %, avec des écarts de 5,8 % à 32 % selon les pays. Ces pertes se décomposaient en colonies mortes (10,7 %), problèmes de reine insolubles (4,1 %) et catastrophes naturelles (1,9 %)3. Pour l’hiver 2019-2020, sur 37 pays, le taux global était de 18,1 %, de 7,4 % à 36,5 % selon les pays2.
Ces moyennes cachent de grandes différences entre exploitations. Dans l’étude européenne EPILOBEE (17 pays, près de 5 800 ruchers, 2012-2014), les petits ruchers d’amateurs peu expérimentés perdaient environ deux fois plus de colonies en hiver que les exploitations professionnelles (14 % contre 8 %)1. La formation, la tenue d’un registre et les traitements varroa coordonnés étaient associés à de meilleures survies. Les enquêtes COLOSS relèvent aussi moins de pertes dans les grandes exploitations et chez ceux qui hivernent beaucoup de jeunes reines3.
Comment une colonie passe l’hiver
Les abeilles d’hiver
En saison, une ouvrière vit en général quelques semaines. Les abeilles nées à partir de la fin de l’été sont différentes : ce sont des abeilles d’hiver, capables de vivre plusieurs mois et de porter la colonie jusqu’au printemps6. Leur longévité repose sur un corps gras très développé et sur un taux élevé de vitellogénine, une protéine de réserve qui intervient aussi dans la protection contre le stress oxydatif et dans l’immunité. Tant que ces abeilles n’élèvent pas de couvain et ne butinent pas, leur vitellogénine reste élevée et elles vieillissent lentement7.
Conséquence pratique : la qualité de l’hivernage se décide quand ces abeilles sont élevées, en août et septembre en climat tempéré. Une étude néerlandaise a montré que les abeilles d’hiver issues de colonies non traitées contre le varroa vivaient nettement moins longtemps, et que les colonies traitées dès juillet avaient la meilleure survie individuelle et la meilleure population au printemps5.
La grappe hivernale
Quand la température extérieure baisse, les abeilles se regroupent en grappe sur les rayons, autour de la reine. Les abeilles du cœur produisent de la chaleur en faisant vibrer leurs muscles du vol, sans bouger les ailes ; celles de la couche externe, serrées, forment une enveloppe isolante. Les mesures montrent que le cœur reste nettement plus chaud que l’enveloppe, et que la production de chaleur est maximale au centre et décroît vers la surface : la stabilité thermique de la grappe repose à la fois sur l’isolation de la couche externe et sur le travail des abeilles du centre8. Quand la colonie reprend l’élevage du couvain en fin d’hiver, la zone de couvain est maintenue bien plus chaude, ce qui augmente la consommation de réserves.
La grappe se déplace lentement en consommant le miel à son contact. Par grand froid prolongé, elle ne peut pas gagner un autre cadre et peut mourir de faim à quelques centimètres de ses réserves.
Les grandes causes de pertes
Varroa et virus
C’est la première cause de mortalité hivernale en Europe. Dans le suivi allemand des colonies, les colonies mortes en hiver portaient en octobre environ 15 varroas pour 100 abeilles, contre environ 3 pour les survivantes. La présence du virus des ailes déformées et du virus de la paralysie aiguë à l’automne était aussi associée aux pertes4. Les abeilles d’hiver parasitées vivent moins longtemps et la colonie se dépeuple, souvent avec des réserves intactes. Voir Varroa et Virus des ailes déformées.
La famine
Réserves insuffisantes, miel mal placé, reprise de ponte précoce ou grappe bloquée par le froid : la famine frappe souvent en fin d’hiver, quand l’élevage du couvain reprend.
La reine
Reine vieillissante, mal fécondée ou morte en cours d’hiver : la colonie ne peut pas renouveler ses abeilles au printemps. Dans le suivi allemand, les colonies menées par de jeunes reines survivaient mieux4 ; les enquêtes COLOSS vont dans le même sens3.
Les colonies trop faibles
Une petite grappe perd plus de chaleur par rapport à son volume et couvre moins de surface de réserves. Dans le suivi allemand, les colonies mortes occupaient en octobre nettement moins de ruelles que les survivantes4.
La nosémose et la dysenterie
Le rôle de la nosémose dans les pertes hivernales est discuté : le suivi allemand n’a pas trouvé d’effet significatif de Nosema4. Des déjections abondantes peuvent aussi relever d’une dysenterie non infectieuse (nourriture inadaptée, longue période sans vol de propreté).
L’humidité, les rongeurs et les intoxications
La condensation refroidit la grappe et favorise les moisissures. Une souris détruit des rayons et dérange la colonie (voir Souris et rongeurs). Des intoxications de fin de saison peuvent affaiblir les abeilles d’hiver. Ces facteurs s’additionnent souvent.
Lire une ruche morte
Observez avant de toucher : position et taille de la grappe, place des réserves, couvain, cadres et plancher.
| Ce que l’on observe | Cause probable |
|---|---|
| Petite grappe, souvent avec la reine, réserves abondantes, ruche presque vide d’abeilles | Varroa et virus : dépopulation d’automne ou de début d’hiver |
| Déjections blanches de varroa au plafond des cellules de couvain, abeilles aux ailes déformées | Varroa et virus |
| Grappe serrée, nombreuses abeilles la tête dans les cellules, plus de réserves au contact | Famine |
| Grappe morte sur des cadres vides, miel présent quelques cadres plus loin | Famine par isolement lors d’un froid prolongé |
| Pas de couvain, ou couvain de mâles dans des cellules d’ouvrières, cellules à plusieurs œufs | Problème de reine (reine bourdonneuse, ouvrières pondeuses) |
| Cadres et façade fortement tachés de déjections | Dysenterie ou nosémose (analyse nécessaire pour trancher) |
| Grappe très réduite et peu de cadres couverts dès l’automne | Colonie trop faible à la mise en hivernage |
| Cadres moisis, eau sur le plancher, abeilles mortes humides | Humidité, aération insuffisante |
| Rayons rongés, nid de matériaux, crottes sur le plancher | Souris |
| Couvain mort filant, écailles collées, odeur anormale | Suspicion de loque : ne rien déplacer, faire analyser |
| Ruche vide, sans cadavres ni réserves, rayons déchiquetés | Pillage après affaiblissement, ou désertion |
Un tapis d’abeilles mortes sur le plancher est normal en fin d’hiver : ce qui compte, ce sont les abeilles et réserves restantes.
Ce qu’il faut faire tout de suite
- Fermer l’entrée pour éviter le pillage, qui propagerait varroas et maladies.
- Examiner le couvain restant. Un couvain suspect de loque américaine se signale aux services vétérinaires ; rien ne quitte la ruche avant le résultat.
- Retirer la ruche et ne réutiliser les cadres qu’après contrôle ; les rayons souillés ou anciens sont fondus, le matériel désinfecté (voir Désinfection du matériel).
Réglementation
En France, une perte hivernale ordinaire n’est pas une maladie à déclaration obligatoire. En revanche, une suspicion de loque américaine doit être signalée aux services vétérinaires, et une mortalité anormale ou massive peut l’être. L’Observatoire des mortalités et des affaiblissements de l’abeille mellifère (OMAA), déployé progressivement par région, recueille par un guichet téléphonique les signalements de mortalités, dépeuplements et affaiblissements, même lorsque la cause est inconnue10. Les règles diffèrent selon les pays.
Préparer l’hivernage
Traiter le varroa tôt
C’est la mesure la plus efficace : traitement principal juste après la dernière récolte, comptage de contrôle, puis traitement hors couvain en début d’hiver5, 6. La FAO insiste sur la surveillance régulière et les traitements coordonnés9.
Assurer les réserves
Les besoins varient selon le climat, la race et la durée de l’hiver : aucun chiffre universel ne convient. Les réserves doivent être operculées, au contact du nid et au-dessus de la future grappe. Le sirop se donne assez tôt pour être operculé avant le froid ; plus tard, seul le candi reste adapté.
Retour terrain. Exemple de pratique en climat tempéré : le nourrissement d’hivernage se fait au cas par cas, colonie par colonie, jusqu’à trois apports de sirop en septembre-octobre, avec contrôle des réserves jusqu’à mi-octobre. Le sirop s’arrête au passage à l’heure d’hiver ; ensuite, seulement du candi si nécessaire, jusqu’au passage à l’heure d’été. Soupeser la ruche ne suffit pas, c’est même trompeur : il faut regarder les cadres. Et un trou de miellée en début d’été touche généralement les plus belles colonies.
Réunir les colonies faibles
Une colonie trop petite ou orpheline à l’automne a peu de chances de passer l’hiver : mieux vaut la réunir à une colonie saine, par exemple avec la méthode du papier journal. L’étude EPILOBEE a d’ailleurs associé les réunions et les achats d’essaims à des pertes plus élevées, sans doute parce qu’ils servent à compenser des colonies déjà en difficulté1.
Emplacement, aération et protection
- Emplacement : abrité des vents dominants, hors des fonds humides, ruches surélevées du sol.
- Aération : une ventilation suffisante évacue l’humidité ; un toit isolé limite la condensation au-dessus de la grappe ; une légère pente vers l’avant fait s’écouler l’eau.
- Souris : réducteur ou grille d’entrée posés avant les premiers froids.
- Frelons : la prédation d’automne du frelon asiatique affaiblit les colonies au moment de l’élevage des abeilles d’hiver.
Suivre les colonies sans ouvrir
En hiver, on n’ouvre pas les ruches : chaque ouverture refroidit et disperse la grappe.
- La pesée. Soupeser ou peser donne une tendance de consommation, à interpréter avec prudence : le poids inclut cire et pollen, et ne dit pas où sont les réserves par rapport à la grappe.
- L’entrée. Par temps doux, des vols de propreté signalent une colonie vivante. Abeilles traînantes, ailes déformées ou déjections abondantes sur la façade sont des alertes, tout comme une entrée silencieuse alors que les voisines volent.
- Les langes. Sous un plancher grillagé, le lange montre la position et la largeur de la grappe (bandes de débris d’opercules), la chute de varroas après un traitement hivernal, et parfois des signes de souris.
La sortie d’hiver
Au premier jour assez chaud, une visite rapide vérifie le couvain, les réserves et la force de la colonie. Les colonies légères sont nourries, les orphelines ou bourdonneuses réunies, les ruches mortes fermées et examinées. Le bilan du rucher sert à corriger la préparation de l’automne suivant.
En pratique : ce que font les apiculteurs
La biologie explique pourquoi les colonies meurent en hiver. Voici comment les apiculteurs préparent concrètement l'hivernage, le surveillent et réagissent au printemps.
La check-list d’automne
- Fin de la dernière miellée : retrait des hausses, traitement varroa de tout le rucher dans la foulée.
- Quelques semaines après : comptage de contrôle sur des colonies représentatives.
- Fin d’été : visite complète de chaque colonie : reine présente, couvain sain, nombre de cadres couverts d’abeilles, réserves.
- Septembre : nourrissement des colonies qui en ont besoin, réunions des colonies faibles ou orphelines.
- Avant les froids : réducteurs ou grilles anti-souris, toits vérifiés, ruches calées et légèrement inclinées vers l’avant.
- Début d’hiver, hors couvain : traitement complémentaire contre le varroa selon la stratégie choisie.
Comment juger les réserves
La plupart des apiculteurs ouvrent en fin d’été et regardent les cadres plutôt que de soupeser. Il est courant d’estimer le miel operculé cadre par cadre, en vérifiant surtout ce qui se trouve au-dessus et à côté du nid à couvain, là où la grappe passera l’hiver. La pesée sert ensuite à suivre l’évolution.
Quand réunir
En général à la fin de l’été ou au tout début de l’automne, tant que les abeilles volent. On réunit une colonie trop faible, orpheline, bourdonneuse ou dont la reine pond mal, en gardant la meilleure reine, et jamais une colonie malade.
Pendant l’hiver
- Un passage au rucher après chaque tempête : toits, ruches renversées, entrées bouchées par les abeilles mortes, dégagées sans ouvrir.
- Un soupesage comparatif pour repérer les colonies légères, qui reçoivent du candi posé directement au-dessus de la grappe.
Face à une ruche morte au printemps
- Fermer l’entrée le jour même.
- Ouvrir, observer, photographier, puis comparer avec le tableau de lecture et noter la cause probable au registre.
- En cas de couvain suspect, faire analyser avant de déplacer quoi que ce soit.
- Famine ou reine, cadres sains : réutilisation possible après contrôle. Varroa ou maladie : tri sévère, fonte des vieux rayons, désinfection.
- Plusieurs colonies mortes avec les mêmes signes : en parler à son organisme sanitaire.
Le matériel à avoir
Réducteurs ou grilles anti-souris, candi d’avance, langes pour planchers grillagés, un peson ou une balance de ruche, et le registre d’élevage.
Les erreurs les plus fréquentes
- Traiter le varroa trop tard, en septembre ou en octobre : les abeilles d’hiver sont déjà parasitées.
- Hiverner des colonies trop faibles au lieu de les réunir.
- Se fier au seul poids de la ruche sans regarder où se trouvent les réserves.
- Nourrir au sirop trop tard, quand les abeilles ne peuvent plus l’operculer.
- Laisser une ruche morte ouverte ou réutiliser ses cadres sans chercher la cause.
- Garder de vieilles reines sans les renouveler.
Questions fréquentes
Quel taux de pertes hivernales est « normal » ? Il n’existe pas de seuil officiel. Les enquêtes COLOSS ont relevé 16,7 % puis 18,1 % de pertes pour les hivers 2018-2019 et 2019-2020, avec de très fortes différences entre pays et entre exploitations2, 3. Des pertes nettement supérieures à celles des ruchers voisins doivent faire chercher une cause.
Ma ruche est morte avec plein de miel : pourquoi ? C’est le tableau typique du varroa et des virus : les abeilles d’hiver, parasitées pendant leur développement, meurent trop tôt, et la colonie se vide. Plus rarement, une grappe bloquée par le froid meurt à côté de ses réserves.
Pourquoi des colonies meurent-elles en mars, après avoir passé le plus froid ? La reprise de la ponte augmente fortement la consommation de réserves et l’effort des vieilles abeilles d’hiver. Une colonie déjà juste en réserves ou en population peut alors s’effondrer par famine ou par épuisement.
Références
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- Gray A. et al. (2020). Honey bee colony winter loss rates for 35 countries participating in the COLOSS survey for winter 2018–2019, and the effects of a new queen on the risk of colony winter loss. Journal of Apicultural Research 59(5) : 744-751. doi.org
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