L’essentiel
- Maladie bactérienne du couvain, mortelle pour la colonie et très contagieuse entre ruches.
- Les spores restent infectieuses des décennies dans les écailles, le matériel, la cire et le miel.
- Signes d'alerte : opercules affaissés et percés, contenu filant au test de l'allumette.
- En France, toute suspicion se déclare sans délai à la DDPP ; seule une analyse confirme.
- Aucun antibiotique n'est autorisé dans l'UE : on détruit ou on transvase sur cire neuve.
La loque américaine est la maladie bactérienne la plus grave du couvain de l’abeille mellifère. Elle ne touche que les larves, mais une colonie atteinte finit presque toujours par mourir, et la maladie passe facilement d’une ruche à l’autre, puis d’un rucher à l’autre. Elle est présente sur presque tous les continents.
Elle est sans danger pour l’homme : le miel reste consommable, mais ne doit jamais être donné à des abeilles, car il peut contenir énormément de spores. Cette fiche explique la biologie de la bactérie, les symptômes, le diagnostic, la réglementation française et la conduite à tenir.
L’agent : une bactérie qui fabrique des spores
Paenibacillus larvae forme des spores, des formes de résistance très durables. Seules les spores sont infectieuses : la forme active de la bactérie ne transmet pas la maladie1. Une larve morte de loque américaine peut en contenir plus d’un milliard2.
Selon le manuel de l’OMSA, les spores survivent de 3 à 10 ans dans le miel, la cire, les larves mortes et l’environnement, environ 35 ans dans les écailles sèches, et plus de 70 ans lorsqu’elles sont purifiées2.
Une infection qui ne frappe que les très jeunes larves
Les nourrices contaminent les larves en leur apportant de la nourriture souillée de spores. La sensibilité diminue très vite avec l’âge. Dans des essais sur larves élevées en laboratoire, les larves âgées de 24 à 28 heures étaient les plus sensibles : la dose tuant la moitié d’entre elles était d’environ huit spores. Les larves plus âgées devenaient nettement plus résistantes5. Au-delà d’environ 53 heures après l’éclosion, une larve ne peut plus être infectée2. Les abeilles adultes ne tombent jamais malades, mais elles transportent les spores.
Les spores germent dans l’intestin, les bactéries s’y multiplient puis envahissent tout le corps. La larve meurt le plus souvent après l’operculation, au stade de prénymphe ou de nymphe, et devient une masse brune et visqueuse chargée de spores1.
Les génotypes ERIC
On ne distingue plus de sous-espèces chez P. larvae depuis 20066. Les souches sont classées en génotypes ERIC, d’après une méthode d’empreinte génétique. Quatre génotypes, ERIC I à IV, ont été décrits au départ ; un cinquième, ERIC V, a été isolé en 2020 dans un miel espagnol8.
Seuls ERIC I et ERIC II sont couramment retrouvés sur le terrain. Ils ne tuent pas les larves à la même vitesse : en laboratoire, il faut environ 12 jours à ERIC I pour tuer toutes les larves infectées, contre 7 jours environ pour ERIC II. Les génotypes rares tuent en 3 jours environ8. Paradoxalement, une souche rapide est souvent moins dangereuse pour la colonie : les larves meurent avant l’operculation et les ouvrières les éliminent. Une souche lente laisse mourir les larves sous l’opercule, où elles produisent davantage de spores7. En France, le laboratoire national de référence réalise ce génotypage pour les enquêtes épidémiologiques11.
Comment elle se propage
- Le pillage d’une colonie malade ou morte : c’est la voie principale entre ruchers.
- L’échange de cadres, de hausses ou de matériel entre ruches.
- Le nourrissement avec du miel d’origine inconnue.
- L’achat de colonies ou de matériel d’occasion non contrôlés.
- La dérive des abeilles entre ruches voisines.
- L’apiculteur lui-même, par ses gants et son lève-cadres.
Pourquoi c’est si grave
Une colonie atteinte ne guérit pas seule. Chaque larve morte devient une réserve de spores, que les nettoyeuses dispersent en vidant la cellule. Le couvain touché s’étend, la colonie s’affaiblit, puis elle est pillée, ce qui propage les spores à d’autres colonies. Aucun traitement ne détruit les spores, et le matériel reste contaminant pendant des années. C’est pourquoi la plupart des pays la classent parmi les maladies réglementées et imposent des mesures collectives3.
Reconnaître la loque américaine
Au début, seules quelques cellules sont atteintes, et il faut regarder les cadres un par un pour les repérer12. Les signes typiques sont les suivants :
- Couvain en mosaïque : cellules vides, operculées et ouvertes mélangées.
- Opercules anormaux : affaissés, plus foncés, d’aspect gras ou humide, souvent percés d’un petit trou irrégulier.
- Contenu de la cellule : larve ou nymphe brun clair puis brun chocolat, sans forme, collante.
- Écaille : la larve sèche en une écaille noire, collée à la paroi inférieure de la cellule, très difficile à retirer et contagieuse4.
- « Langue » de la nymphe : un filament tendu vers le haut de la cellule. Le signe est très caractéristique, mais rarement observé4.
- Odeur forte dans les cas avancés, décrite comme ammoniacale ou rappelant la colle12.
- Colonie affaiblie, peu active au trou de vol.
Le test de l’allumette
Enfoncez une allumette sèche ou une brindille dans une cellule suspecte, remuez le contenu, puis retirez-la lentement. Avec la loque américaine, le contenu s’étire en un filament brun et élastique, de plus de 2 cm environ selon les guides apicoles12.
Ce test oriente, il ne confirme pas. Il ne fonctionne pas sur les écailles sèches, et un contenu trop liquide peut donner un faux négatif2, 12. Utilisez une allumette par cellule, puis brûlez-la.
Ne pas confondre avec
| Maladie | Différence principale |
|---|---|
| Loque européenne | Touche surtout les larves non operculées, souvent tordues dans la cellule ; contenu pâteux, peu ou pas filant ; écaille facile à retirer |
| Couvain sacciforme | La larve forme un sac rempli de liquide, la tête relevée en « bateau » ; pas de filament |
| Couvain plâtré | Larves momifiées, blanches à grises, dures comme de la craie ; pas de filament |
| Couvain refroidi | Mort en bordure de grappe, sans signe infectieux |
| Forte infestation de varroa | Couvain irrégulier et larves mortes d’aspect variable, mais pas de contenu filant ni d’écaille adhérente |
Le diagnostic
Les tests rapides de terrain
Des tests rapides à bandelette, sur le principe du test de grossesse, sont commercialisés pour la loque américaine. Le contenu d’une cellule, mélangé à un tampon, est déposé sur la bandelette ; le résultat se lit en quelques minutes2. Un résultat négatif n’exclut pas la maladie. Selon une étude de 2024, leur sensibilité pour la loque américaine n’a pas été publiée ; des tests moléculaires de terrain sont à l’étude10. En France, un test rapide ne remplace ni la déclaration ni l’analyse officielle.
L’analyse en laboratoire
Seule une analyse en laboratoire confirme la maladie. Les méthodes de référence sont la microscopie, la culture de la bactérie et la PCR ; le génotypage ERIC sert aux enquêtes2.
Le prélèvement. Un morceau de couvain d’environ 10 × 10 cm, pris là où les anomalies abondent12, emballé dans du papier plutôt que du plastique et gardé au frais2.
Où l’envoyer en France. Après une déclaration, c’est la DDPP, ou le vétérinaire qu’elle mandate, qui organise le prélèvement et l’envoi à un laboratoire agréé. Le laboratoire national de référence est celui de l’Anses à Sophia-Antipolis : il encadre ce réseau, réalise les analyses spécialisées et confirme les cas là où il n’existe pas de laboratoire agréé11.
La réglementation en France
En France, la loque américaine est classée danger sanitaire de première catégorie par l’arrêté du 29 juillet 2013. Dans la loi de santé animale européenne (règlement UE 2016/429), elle figure dans les catégories D et E, qui imposent surveillance et règles pour les mouvements d’abeilles11, 12, 13.
La déclaration est obligatoire. Toute suspicion doit être déclarée sans délai à la Direction départementale de la protection des populations (DDPP), directement ou par l’intermédiaire de son vétérinaire ou de l’organisme sanitaire apicole. Ne pas respecter les mesures prescrites expose à des sanctions pénales et peut faire perdre le droit à indemnisation13.
Les mesures sont fixées par arrêté préfectoral, en application de l’arrêté ministériel du 23 décembre 2009 relatif à la police sanitaire des maladies des abeilles. Leur contenu varie selon le cas. À titre d’exemple, des arrêtés récents prévoient13 :
- la mise sous surveillance du rucher suspect, puis un arrêté de déclaration d’infection si le laboratoire confirme ;
- une zone de protection de 3 km autour du foyer et une zone de surveillance de 2 km au-delà ;
- l’interdiction de déplacer ruches, abeilles, reines, matériel et produits apicoles dans ces zones, sauf dérogation de la DDPP ;
- le recensement des ruchers et leur visite par un vétérinaire mandaté, avec prélèvements si besoin ;
- la destruction des colonies atteintes ou leur transvasement, puis la désinfection ou la destruction du matériel ;
- une levée des mesures seulement après assainissement et constat de la disparition de la maladie.
L’État peut indemniser les colonies et le matériel détruits sur ordre de l’administration. Les règles diffèrent selon les pays : ailleurs, renseignez-vous auprès des services vétérinaires nationaux.
Lutte et conduite à tenir
Détruire ou transvaser
Le choix se fait avec les services vétérinaires.
La destruction concerne les colonies faibles, très atteintes, ou découvertes tard en saison. Les abeilles sont tuées le soir, quand toutes les butineuses sont rentrées. Abeilles, cadres, couvain et réserves sont ensuite brûlés ou incinérés12.
Le transvasement, ou essaim secoué, peut sauver une colonie forte et peu atteinte, si la saison le permet. Les abeilles sont secouées dans une ruche propre, sur cire gaufrée neuve, et tous les anciens cadres sont détruits4, 12. Une étude canadienne a montré que les colonies secouées sur cire gaufrée seule ne présentaient plus de symptômes, alors que celles secouées sur des cadres déjà bâtis gardaient des infections légères et passagères. Remises sur leurs anciens cadres, elles finissaient par mourir9.
Les antibiotiques : interdits dans l’UE
Dans l’Union européenne, aucun médicament vétérinaire n’est autorisé pour traiter la loque américaine4. Dans d’autres pays, dont les États-Unis, des antibiotiques peuvent être prescrits par un vétérinaire. Ils masquent les symptômes, mais ne détruisent pas les spores : la maladie revient dès l’arrêt du traitement, et des résidus peuvent se retrouver dans le miel1, 12.
Désinfecter le matériel
Cadres, cire et réserves sont détruits. Corps, planchers et toits en bon état peuvent être récupérés après désinfection. Voir aussi la fiche Désinfection du matériel.
- Grattage : retirer cire, propolis et débris, puis les brûler.
- Flambage au chalumeau de toutes les surfaces intérieures, jusqu’à ce que le bois brunisse légèrement. C’est la méthode la plus courante.
- Autres méthodes reconnues : solution chaude de soude caustique, eau de Javel, ou trempage dans un bain de cire microcristalline très chaude4, 12. Ces méthodes demandent des équipements et des protections adaptés.
- Petit matériel : outils métalliques flambés ; gants et tissus lavés à chaud ou détruits. Le bois fendu ou poreux se désinfecte mal : mieux vaut le brûler.
Prévenir
- Inspecter le couvain à chaque visite de printemps et d’été.
- N’acheter colonies et matériel d’occasion qu’auprès de sources sûres, et ne jamais nourrir avec du miel d’origine inconnue.
- Fermer et examiner vite toute ruche morte.
- Renouveler régulièrement les cires du corps de ruche et limiter les échanges de cadres entre ruchers.
- Privilégier des lignées au bon comportement hygiénique, qui détectent et retirent les larves malades1. Voir aussi Biosécurité au rucher.
En pratique : ce que font les apiculteurs
La loque américaine se gère d'abord par l'œil, au rucher. Voici comment les apiculteurs organisent concrètement la surveillance et réagissent face à un cas.
Inspecter le couvain
- Quand ? La plupart des apiculteurs regardent le couvain à chaque visite, avec un contrôle approfondi au printemps et en fin d’été, et avant toute division, vente ou prélèvement de cadres.
- Comment ? On secoue les abeilles du cadre pour dégager les cellules, et on examine les deux faces de chaque cadre de couvain, face à la lumière.
- Quoi regarder ? Les irrégularités du couvain, les opercules affaissés, foncés ou percés, la couleur des larves et l’odeur à l’ouverture.
- Le réflexe utile : au moindre doute, test de l’allumette et photo du cadre.
En attendant la DDPP
- Déclarer la suspicion le jour même, avec son numéro d’apiculteur et l’emplacement du rucher.
- Réduire l’entrée de la ruche suspecte pour limiter le pillage, sans la déplacer.
- Ne sortir aucun cadre, aucune hausse et aucun miel du rucher ; suspendre ventes d’essaims et transhumances.
- Visiter la ruche suspecte en dernier, avec gants jetables et lève-cadres réservé.
- Préparer la liste de ses ruchers et des échanges de cadres ou de colonies récents : elle sera demandée.
Quand un rucher voisin est touché
- Respecter l’arrêté préfectoral et faciliter la visite du vétérinaire mandaté.
- Inspecter soi-même tout son couvain sans attendre, en commençant par les colonies faibles, plus exposées au pillage.
- Supprimer toute source de pillage : nourrissement à découvert, cadres de miel dehors, ruches mortes ouvertes.
- Signaler à la DDPP tout achat de colonies ou échange de matériel avec l’apiculteur touché.
Le matériel à avoir
- Allumettes jetables, gants jetables et un lève-cadres de rechange.
- Chalumeau et grattoir pour la désinfection.
- Cire gaufrée neuve et une ruche propre en réserve, en cas de transvasement.
- Le registre d’élevage, avec les échanges de cadres.
La check-list en cas de suspicion
- Test de l’allumette, photo, ruche identifiée.
- Déclaration à la DDPP le jour même.
- Entrée réduite, rucher bloqué, aucun mouvement.
- Application des mesures fixées par l’arrêté, puis désinfection.
- Surveillance renforcée du couvain dans les mois qui suivent.
Les erreurs les plus fréquentes
- Attendre pour voir au lieu de déclarer : pendant ce temps, le pillage diffuse les spores.
- Déplacer ou réunir une colonie suspecte avec une autre.
- Récupérer les cadres d’une colonie morte sans savoir de quoi elle est morte.
- Rater un transvasement : cadres bâtis réutilisés, ou ancien matériel non désinfecté.
- Croire qu’un test rapide négatif écarte la maladie.
- Utiliser des antibiotiques importés : illégal dans l’UE, inefficace sur les spores et source de résidus.
Questions fréquentes
Peut-on manger le miel d’une ruche atteinte ? Oui. La bactérie n’affecte pas l’homme. Ce miel ne doit simplement jamais être donné à des abeilles, ni laissé accessible au pillage.
Une colonie peut-elle guérir seule ? Très rarement. Une colonie très hygiénique peut contenir une infection légère, mais avec des symptômes visibles, l’évolution est presque toujours fatale.
Le transvasement suffit-il toujours ? Non. Il ne convient qu’aux colonies fortes et peu atteintes, tôt en saison, et seulement sur cire gaufrée neuve. Il faut ensuite surveiller le couvain pendant plusieurs mois. En France, ce sont l’arrêté préfectoral et le vétérinaire qui décident.
Faut-il déclarer si le test de l’allumette est douteux ? Oui. On déclare une suspicion, pas une certitude : l’analyse tranche.
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