L’essentiel
- Le DWV est le virus le plus répandu chez l'abeille mellifère ; il est le plus souvent présent sans symptômes.
- Le varroa l'injecte directement dans les nymphes : l'épidémie mondiale récente du virus est liée à l'acarien.
- Des abeilles aux ailes froissées signalent en général une infestation de varroa déjà forte.
- Il n'existe aucun traitement antiviral : la seule parade est de maîtriser le varroa, tôt et sur tout le rucher.
- Le variant DWV-B a fortement progressé en Europe et tend à remplacer le DWV-A.
Le virus des ailes déformées, connu sous son sigle anglais DWV (deformed wing virus), est le virus le plus répandu chez l’abeille mellifère. On le retrouve dans la grande majorité des colonies, le plus souvent sans symptôme. Associé au varroa, il devient l’une des premières causes d’effondrement des colonies dans le monde, en particulier en fin d’automne et en hiver.
Pour l’apiculteur, le DWV a une particularité : on ne le soigne pas. Il n’existe aucun médicament antiviral pour l’abeille, et toute la lutte passe par le contrôle de l’acarien qui le transmet. Cette fiche décrit le virus, puis ce qu’il faut faire face à des abeilles aux ailes froissées.
Ce qu’est le DWV
Le DWV est un petit virus à ARN simple brin de polarité positive, dont le génome compte environ 10 000 nucléotides. Il appartient au genre Iflavirus, dans la famille des Iflaviridae, un groupe de virus qui infectent les insectes2.
Le virus est présent sur presque toutes les terres où vit l’abeille mellifère. L’Australie fait figure d’exception4, 13, ce qui s’explique par l’absence historique de Varroa destructor sur ce continent. Les analyses génétiques indiquent que l’épidémie actuelle est récente et qu’elle est partie de l’abeille mellifère européenne. Les abeilles d’Europe et d’Amérique du Nord ont porté sa diffusion, via le commerce et les déplacements de colonies1.
Les variants : DWV-A, DWV-B, et les autres
On distingue plusieurs grands variants, parfois appelés génotypes :
- Le DWV-A est la forme historique, longtemps majoritaire.
- Le DWV-B a été décrit en 2004 à partir de varroas récoltés aux Pays-Bas, sous le nom de Varroa destructor virus-1 (VDV-1). Sa séquence diffère de celle du DWV-A d’environ 16 %4.
- Le DWV-C a été identifié au Royaume-Uni en 2016. Il est rarement signalé et son impact reste mal connu4, 13.
- Le DWV-D a été retrouvé dans des abeilles égyptiennes prélevées dans les années 1970 ; il n’a pas été signalé depuis4.
La progression du DWV-B
Le DWV-B progresse rapidement à l’échelle mondiale. Selon une synthèse publiée en 2022, en Allemagne, le DWV-B était présent dans la quasi-totalité des colonies échantillonnées dès 2013, tandis que la part des colonies porteuses du DWV-A reculait nettement entre 2013 et 2020. Le DWV-B est aussi devenu majoritaire au Royaume-Uni au cours des années 2010, et sa part a fortement augmenté dans le nord-est de l’Italie4.
Aux États-Unis, le changement semble moins avancé, mais la part du DWV-B augmente aussi dans les données publiées. Les auteurs parlent prudemment d’un remplacement possible du DWV-A par le DWV-B à l’échelle mondiale4.
Le DWV-B est-il plus dangereux ? Les résultats divergent. Une étude de terrain avait d’abord suggéré qu’il était peu nocif et pouvait protéger les colonies contre la forme plus virulente10. Des expériences sur abeilles adultes ont ensuite montré qu’il se multiplie plus vite ; sur les nymphes, les résultats sont contradictoires. La synthèse de 2022 conclut à une virulence probablement égale ou un peu supérieure, faute d’expériences à l’échelle de la colonie4. Quel que soit le variant, c’est le varroa qui transforme une infection discrète en maladie.
Comment le virus se transmet
Les voies sans varroa
La voie orale. Le virus circule dans la nourriture larvaire contaminée, lors des échanges de nourriture entre adultes (trophallaxie) et lors du cannibalisme de nymphes infectées4. Cette voie entraîne en général des infections à faible charge, sans symptômes.
La voie vénérienne. Les mâles peuvent porter le virus dans leur sperme. Des travaux expérimentaux ont montré que la reine peut être infectée lors de la fécondation, et que le virus peut ensuite gagner ses tissus, y compris les ovaires et la spermathèque6.
La voie verticale. Le virus a été détecté dans des œufs non fécondés comme fécondés : il passe de la reine et des mâles à leur descendance d’ouvrières et de mâles5, 6. Cette voie maintient le virus dans les colonies, sans signe visible.
La voie du varroa
Le varroa change tout. En se nourrissant sur les nymphes dans les cellules operculées, puis sur les adultes, il injecte le virus directement dans l’organisme. L’acarien transporte ensuite le virus d’une abeille à l’autre, et d’une colonie à l’autre lors de la dérive ou du pillage, en particulier à l’automne4. Sa multiplication dans le varroa lui-même reste débattue.
L’observation la plus parlante vient d’Hawaï. Après l’arrivée du varroa dans l’archipel, la proportion d’abeilles porteuses du DWV est passée d’environ 10 % à 100 %, la charge virale par abeille a été multipliée par un facteur de l’ordre du million, et la diversité des souches s’est effondrée au profit d’une souche dominante3. Le varroa ne fait pas que propager le virus : il sélectionne les formes qui se transmettent le mieux par son intermédiaire.
Pourquoi c’est grave
Chez la nymphe : ailes déformées et abeilles condamnées
Lorsqu’une nymphe reçoit une forte dose de virus pendant son développement, typiquement par l’intermédiaire du varroa, elle peut émerger avec les ailes froissées, atrophiées ou réduites à des moignons, un abdomen raccourci et un corps plus petit2, 13. Ces abeilles ne volent jamais et meurent peu après leur naissance, souvent expulsées par leurs sœurs.
Les dégâts s’additionnent à ceux de l’acarien lui-même. Le varroa digère surtout le corps gras de l’abeille, l’organe qui stocke les réserves, participe à l’immunité et conditionne la longévité des abeilles d’hiver12.
Chez l’adulte : apprentissage, butinage et longévité
Le virus ne s’attaque pas qu’au développement. Chez les butineuses, une infection expérimentale par le DWV dégrade l’apprentissage olfactif : les abeilles infectées apprennent moins bien à associer une odeur à une récompense sucrée et retiennent moins bien cette association7.
Les infections cachées
Les infections cachées, ou latentes, chez des abeilles d’apparence normale, sont la forme la plus courante du DWV13. Elles ne sont pas anodines. Une étude a suivi par puces électroniques (RFID) des ouvrières ayant reçu une faible dose de virus : elles mouraient davantage, commençaient à butiner plus jeunes et avaient une carrière de butineuse plus courte8.
À l’échelle de la colonie : l’effondrement d’automne et d’hiver
La population de varroas culmine en fin d’été, au moment précis où la colonie élève ses abeilles d’hiver, qui doivent vivre plusieurs mois. Si ces abeilles sont parasitées et infectées pendant leur développement, elles vivent beaucoup moins longtemps. La colonie se dépeuple alors en fin d’automne ou en hiver, souvent avec des réserves intactes et peu d’abeilles mortes dans la ruche. C’est un tableau fréquent des mortalités hivernales.
Au-delà de l’abeille mellifère
Le DWV a été détecté chez de nombreux autres insectes visiteurs de fleurs : bourdons, abeilles sauvages, guêpes, syrphes, coléoptères, fourmis4, 13. Au Royaume-Uni, une étude a montré que bourdons et abeilles mellifères vivant au même endroit portent les mêmes souches de virus, ce qui indique une transmission en cours entre les deux9. L’impact réel sur les populations sauvages reste à préciser, mais une colonie très infestée est aussi une source de virus pour son environnement.
Reconnaître le DWV
Les symptômes
- Ailes froissées, chiffonnées, atrophiées ou réduites à des moignons, chez de jeunes abeilles.
- Abdomen raccourci ou gonflé, corps plus petit, coloration anormale13.
- Abeilles incapables de voler, qui marchent sur les cadres ou devant la ruche, puis sont expulsées.
- Varroas visibles sur les adultes, couvain irrégulier avec nymphes mortes.
- Colonie qui fond en septembre-octobre alors que les réserves sont présentes.
Ne pas confondre
| Ce que l’on voit | Cause probable | Ce qui distingue |
|---|---|---|
| Ailes froissées chez des abeilles qui viennent de naître | DWV, avec varroa | Abeilles jeunes, ailes jamais dépliées, varroas souvent visibles |
| Ailes usées, effrangées sur les bords | Vieillissement des butineuses | Abeilles âgées, ailes de taille normale mais abîmées au bord |
| Ailes écartées, abeilles traînantes | Plusieurs causes possibles (acariose, nosémose, intoxication) | Ailes de taille normale, non froissées |
| Abeilles noires, luisantes, dépilées, tremblantes | Paralysie chronique | Ailes normales, tremblements, aspect « huileux » |
| Abeilles mortes en masse devant la ruche | Intoxication | Mortalité brutale, toutes classes d’âge, ailes normales |
Le diagnostic
Sur le terrain
Au rucher, des jeunes abeilles aux ailes déformées associées à un varroa abondant suffisent en pratique à conclure. L’étape décisive est la mesure de l’infestation de varroa : prélèvement d’environ 300 abeilles sur un cadre de couvain ouvert (reine écartée), lavage à l’alcool ou test au sucre glace, calcul du nombre de varroas pour 100 abeilles. La méthode détaillée et les seuils sont décrits dans la fiche Varroa et varroose.
Au laboratoire
La confirmation du virus se fait le plus souvent par RT-PCR, qui détecte l’ARN viral, ou par test ELISA13. Les techniques de PCR quantitative permettent de mesurer la charge virale et de distinguer les variants. Le virus est détectable à tous les stades : œufs, larves, nymphes, ouvrières, mâles et reines.
Ces analyses servent surtout à la recherche et à l’épidémiosurveillance. Pour une colonie donnée, elles changent rarement la décision, car le virus est présent dans la plupart des ruches. En cas de mortalités inexpliquées, rapprochez-vous de votre organisme sanitaire apicole ou d’un vétérinaire.
Réglementation
En France, le virus des ailes déformées ne fait pas partie des maladies apicoles à déclaration obligatoire. La lutte passe par le contrôle du varroa avec des médicaments vétérinaires autorisés, inscrits au registre d’élevage.
Le statut varie selon les pays. Aux États-Unis, le DWV figure parmi les maladies « surveillées », qui font l’objet d’un signalement mensuel auprès des services vétérinaires fédéraux. Il ne fait pas partie des maladies listées par l’Organisation mondiale de la santé animale (OMSA)13.
Prévention et lutte
Pas de traitement antiviral : maîtriser le varroa
Aucun médicament ne détruit le DWV dans une colonie. La seule stratégie efficace est de maîtriser le varroa : compter régulièrement, traiter dès la fin des récoltes pour protéger les abeilles d’hiver, traiter toutes les colonies d’un rucher en même temps, vérifier l’efficacité par un comptage, et compléter en hiver hors couvain si nécessaire. Les méthodes et les médicaments sont détaillés dans la fiche Varroa et varroose.
Limitez aussi la circulation du virus : pas de ruches effondrées laissées au pillage, dérive limitée, pas de colonies d’origine inconnue introduites sans contrôle. Voir la fiche Biosécurité au rucher.
Ce que prépare la recherche
L’ARN interférent. Des travaux de laboratoire ont montré que nourrir des larves ou des adultes avec un ARN double brin ciblant le DWV réduit la charge virale, limite les ailes déformées chez les larves exposées et prolonge la survie des adultes11. Aux États-Unis, un produit à ARN double brin a récemment été homologué, mais il cible le varroa, pas le virus. Aucun antiviral à ARN n’est disponible pour les apiculteurs.
La sélection. La sélection d’abeilles qui limitent la reproduction du varroa, par exemple grâce au comportement hygiénique sensible au varroa (VSH), réduit indirectement la pression virale. Mais aucune lignée actuelle ne dispense de surveiller et de traiter.
En pratique : ce que font les apiculteurs
Des abeilles aux ailes déformées ne sont pas une maladie à soigner, mais un signal d'alarme. Voici comment les apiculteurs y réagissent.
Comment ils lisent le signal
- Une ou deux abeilles déformées en été : un avertissement. La plupart des apiculteurs comptent les varroas dans la semaine, sur cette colonie et ses voisines.
- Plusieurs abeilles déformées sur chaque cadre de couvain : l’infestation est en général déjà élevée. La colonie est en danger pour l’hiver.
- Abeilles déformées en septembre ou en octobre : les abeilles d’hiver sont probablement déjà touchées. Le traitement peut sauver la colonie, mais l’hivernage sera difficile.
- Le réflexe partagé : ne jamais regarder une seule ruche. Les colonies voisines sont souvent elles aussi très infestées.
Que faire immédiatement
- Compter : lavage à l’alcool ou sucre glace sur les colonies concernées et sur plusieurs voisines.
- Retirer les hausses si un traitement est nécessaire et que la notice l’exige.
- Traiter tout le rucher avec un médicament autorisé adapté à la saison et à la présence de couvain, en suivant strictement la notice.
- Réunir les colonies faibles, mais seulement une fois traitées : réunir une colonie très infestée à une colonie saine revient à lui transférer varroas et virus.
- Retirer les colonies mortes sans attendre et fermer les ruches vides, pour éviter le pillage.
- Noter au registre d’élevage le traitement, la date et les comptages.
Comment l’éviter l’année suivante
- Avancer la date du traitement principal dès la dernière récolte.
- Compter à dates fixes, au printemps et en début d’été.
- Créer des ruptures de couvain (encagement de la reine, division) et piéger le varroa dans le couvain de mâles au printemps.
- Renouveler les reines des colonies qui ont souffert, de préférence avec des lignées sélectionnées pour leur comportement hygiénique.
Le matériel à avoir
Un bocal de comptage à couvercle grillagé, un gobelet doseur et un bac blanc ; une fourchette à désoperculer ; des langes graissés ; les médicaments autorisés de la saison, achetés à l’avance ; le registre d’élevage.
La check-list
- Abeilles aux ailes froissées : je compte les varroas sur plusieurs colonies.
- Comptage élevé : je traite tout le rucher, hausses retirées.
- Je réunis ou je sacrifie les colonies faibles, après traitement.
- Je contrôle l’efficacité quelques semaines plus tard et je prévois un traitement plus précoce l’an prochain.
Les erreurs les plus fréquentes
- Chercher un traitement contre le virus au lieu de traiter le varroa.
- Attendre les ailes déformées pour agir : quand elles apparaissent, l’infestation est déjà forte.
- Traiter trop tard, en septembre ou en octobre, quand les abeilles d’hiver sont déjà atteintes.
- Ne traiter que la colonie malade et laisser les autres colonies du rucher la réinfester.
- Croire qu’une colonie sans symptômes est indemne : le virus est presque toujours présent, sous forme cachée.
Questions fréquentes
Une abeille aux ailes déformées peut-elle guérir ? Non. Les ailes se forment au stade nymphal : une abeille née avec des ailes déformées ne volera jamais. L’enjeu est de protéger celles encore en développement.
Le miel d’une colonie atteinte est-il consommable ? Oui. Le DWV est un virus d’insecte : il n’infecte pas l’être humain. Les traitements, eux, doivent être faits hors hausses et selon la notice.
Peut-on avoir des abeilles aux ailes déformées sans varroa ? C’est possible, car le virus se transmet aussi par la nourriture et par la reine. Mais en nombre, les formes visibles sont presque toujours liées au varroa : comptez-le avant d’envisager une autre cause.
Le DWV-B change-t-il la façon de lutter ? Non. Quel que soit le variant dominant dans votre région, la conduite reste la même : surveiller le varroa et le maintenir à un niveau bas, surtout pendant l’élevage des abeilles d’hiver.
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