L’essentiel
- Maladie de l'intestin moyen des abeilles adultes, due à deux microsporidies reclassées dans le genre Vairimorpha.
- N. apis : dysenterie de fin d'hiver ; N. ceranae : dépeuplement discret, présent toute l'année.
- Seul le microscope confirme l'infection ; la PCR est nécessaire pour distinguer les deux espèces.
- Aucun médicament n'est autorisé dans l'UE : la lutte repose sur l'hygiène, le renouvellement des cires et des colonies fortes.
- En France, la nosémose à N. apis reste réglementée à titre provisoire au niveau national.
La nosémose est une maladie de l’intestin des abeilles adultes. Elle est due à deux parasites microscopiques qui se multiplient dans les cellules de la paroi intestinale, détruisent l’épithélium digestif et raccourcissent la vie des ouvrières. À l’échelle de la colonie, cela se traduit par un développement lent au printemps, une récolte plus faible et, dans les cas graves, un dépeuplement ou une mortalité hivernale.
L’image classique, des cadres tachés de diarrhée à la sortie de l’hiver, ne suffit plus depuis l’arrivée de Nosema ceranae en Europe : cette seconde espèce provoque souvent un affaiblissement silencieux, sans dysenterie. Seule une analyse au microscope dit si une colonie est infectée, et seule une analyse moléculaire dit par quelle espèce.
Les agents : deux microsporidies reclassées
Les agents de la nosémose sont des microsporidies, des parasites unicellulaires apparentés aux champignons, qui ne se multiplient qu’à l’intérieur des cellules de leur hôte. Hors de l’abeille, ils survivent sous forme de spores résistantes, visibles au microscope.
Deux espèces infectent l’abeille mellifère Apis mellifera :
- Nosema apis, l’espèce connue de longue date en Europe ;
- Nosema ceranae, décrite à l’origine chez l’abeille asiatique Apis cerana, puis détectée chez l’abeille mellifère dans le monde entier au cours des années 20001.
En 2020, une révision fondée sur la phylogénie moléculaire a montré que ces deux espèces sont plus proches du genre Vairimorpha que du genre Nosema au sens strict. Elles s’appellent donc désormais Vairimorpha apis et Vairimorpha ceranae2. Les anciens noms restent très utilisés, y compris dans les textes réglementaires : cette fiche emploie les deux.
Le cycle dans l’intestin moyen
Tout le cycle se déroule dans le tube digestif de l’abeille adulte ; le couvain n’est pas infecté.
L’ingestion. Une abeille avale des spores avec de l’eau ou de la nourriture contaminée (miel, pollen, gelée royale), lors des échanges de nourriture ou en nettoyant des surfaces souillées7.
La germination. Arrivée dans l’intestin moyen (le ventricule), la spore éjecte un long filament creux, le tube polaire, qui perce une cellule de la paroi intestinale. Le contenu infectieux de la spore, le sporoplasme, est injecté dans cette cellule7.
La multiplication. Dans la cellule, le parasite se multiplie et forme de nouvelles spores, qui infectent les cellules voisines ou sont libérées dans l’intestin7.
L’excrétion. Les spores sont rejetées avec les excréments, normalement en vol. Lors d’un long confinement ou d’une dysenterie, les abeilles défèquent dans la ruche : cadres et réserves sont contaminés, et les nettoyeuses s’infectent à leur tour.
La transmission entre colonies. Pillage, dérive, échanges de cadres et de nourriture, matériel contaminé ; les mâles pourraient aussi disséminer le parasite7. La dose infectante est faible : selon les estimations publiées, de l’ordre d’une centaine de spores par abeille7.
N. apis et N. ceranae : deux maladies différentes
Les deux espèces se comportent différemment : on parle de nosémose de type A (N. apis) et de type C (N. ceranae)7.
| N. apis (type A) | N. ceranae (type C) | |
|---|---|---|
| Saisonnalité | Faible en été, pic au printemps, après le confinement hivernal | Présente toute l’année, sans saisonnalité aussi marquée |
| Dysenterie | Fréquente : taches fécales dans et devant la ruche | Généralement absente |
| Signes visibles | Abeilles traînantes, abdomen gonflé, développement lent | Souvent aucun signe, puis dépeuplement |
| Évolution | L’infection recule en général avec la reprise des vols, en été | Infection durable, parfois jusqu’à l’effondrement |
N. apis connaît aussi un petit pic d’automne. N. ceranae est détectée toute l’année, avec en Espagne des niveaux maximaux de la fin de l’été au printemps7.
En Espagne, des colonies infectées par N. ceranae ont été suivies jusqu’à leur mort : longue phase sans symptôme, ponte hivernale de compensation, fausse reprise au printemps, puis dépeuplement brutal, sans dysenterie6. Ailleurs, N. ceranae est souvent retrouvée dans des colonies qui ne s’effondrent pas : son rôle dans les mortalités reste discuté1, 7.
Pourquoi c’est grave : les effets sur l’abeille
Une abeille affamée
En détruisant les cellules de l’intestin moyen, le parasite réduit l’absorption des nutriments. Les butineuses infectées sont plus affamées, consomment davantage de sucre et ont un métabolisme glucidique perturbé : on parle de stress énergétique7.
Des nourrices qui vieillissent trop vite
Le passage de nourrice à butineuse est réglé par l’équilibre entre la vitellogénine, protéine de réserve des jeunes abeilles, et l’hormone juvénile, qui augmente chez les butineuses. Chez des abeilles infectées par N. ceranae, cet équilibre est inversé : la vitellogénine baisse et l’hormone juvénile augmente. Les abeilles infectées butinent plus tôt et vivent moins longtemps9. Les nourrices infectées produisent aussi des sécrétions de gelée plus pauvres en protéines7.
Pour la colonie, ces effets s’additionnent : moins de nourrices efficaces, des butineuses qui meurent jeunes, une population qui ne décolle pas au printemps et des abeilles d’hiver qui vivent moins longtemps (voir Mortalités hivernales).
Les interactions avec les pesticides et les virus
En laboratoire, plusieurs études ont montré un effet synergique entre Nosema et des insecticides néonicotinoïdes : l’association augmente la mortalité des abeilles davantage que chacun des deux facteurs pris isolément7. D’autres travaux associent un pollen contaminé par des fongicides ou des acaricides à un risque d’infection plus élevé, mais les résultats varient selon les substances7.
Les interactions avec les virus sont complexes. La co-infection par N. ceranae et le virus de la cellule royale noire (BQCV) augmente la mortalité ; à l’inverse, une infection préalable par N. ceranae semble gêner l’installation du virus des ailes déformées dans certaines expériences7. Ces résultats viennent surtout d’essais en cage et ne prédisent pas ce qui se passe dans une colonie donnée.
Reconnaître une nosémose
Ces signes font penser à la nosémose, sans suffire à la confirmer :
- taches de diarrhée brunâtres sur les cadres, les têtes de cadres, le plateau et la façade, surtout en fin d’hiver (évocateur de N. apis) ;
- abeilles traînantes devant la ruche, incapables de voler, abdomen gonflé ;
- colonie qui se développe mal au printemps alors que la reine pond ;
- colonie forte qui se dépeuple sans cause visible, parfois après une reprise apparente au printemps (évocateur de N. ceranae).
Ne pas confondre
| Situation | Ce qui oriente | Ce qui la distingue de la nosémose |
|---|---|---|
| Dysenterie non infectieuse | Taches fécales après un long confinement | Nourriture d’hiver indigeste, humidité ; pas de spores au microscope |
| Paralysie chronique | Abeilles traînantes, tremblantes | Abeilles noires, luisantes, dépilées ; pas de diarrhée |
| Acariose | Abeilles rampantes, ailes écartées | Acariens dans les trachées, à la dissection |
| Varroa et virus | Dépeuplement d’automne | Ailes déformées, comptage de varroas élevé |
Le diagnostic
Le prélèvement
L’âge des abeilles compte. Les butineuses, les plus âgées, sont celles qui portent le plus de spores ; les abeilles d’intérieur peuvent donner une image faussement rassurante6, 7. Les protocoles standardisés recommandent donc de prélever les butineuses qui rentrent à l’entrée de la ruche8, 13 :
- Choisir une journée de vol, en évitant le petit matin.
- Boucher brièvement l’entrée, laisser s’accumuler les butineuses de retour et les recueillir dans un flacon.
- Par temps froid ou pluvieux, prélever à défaut sur les cadres de rive.
- Prélever au moins 30 abeilles : 30 analysées une par une, ou un mélange d’environ 60 pour une analyse groupée13.
- Congeler l’échantillon, l’identifier (rucher, ruche, date) et l’envoyer rapidement s’il part au laboratoire.
L’examen au microscope pas à pas
C’est la méthode de base, accessible avec un microscope grossissant 400 fois3, 8.
- Séparer les abdomens des abeilles.
- Broyer les abdomens dans un mortier avec de l’eau, à raison d’environ 1 ml d’eau par abeille, jusqu’à obtenir une suspension homogène13.
- Déposer une goutte dans une cellule de comptage (hémocytomètre de type Neubauer) et laisser les spores se déposer.
- Observer au grossissement × 400. Les spores apparaissent comme de petits grains ovales, brillants et réguliers.
- Compter les spores dans les carrés de la cellule ; un facteur lié au volume de la cellule et à la dilution donne le nombre moyen de spores par abeille8.
Un échantillon groupé donne une charge moyenne ; l’analyse abeille par abeille donne la proportion d’abeilles infectées, meilleur reflet de la gravité6, 8.
La PCR pour distinguer les espèces
Au microscope, les spores des deux espèces se ressemblent trop pour un diagnostic fiable7. L’espèce s’identifie par PCR, qui détecte l’ADN du parasite. Une méthode courante amplifie en une seule réaction un fragment propre à chaque espèce, de tailles différentes, ce qui révèle aussi les infections mixtes8, 13. La PCR en temps réel permet en plus d’estimer la quantité de parasite.
En France, ces analyses sont proposées par des laboratoires spécialisés ; le laboratoire national de référence de l’Anses produit des matériaux de référence pour la microscopie et la PCR4.
Réglementation
En France, la nosémose à Nosema apis a longtemps été réputée contagieuse, puis classée danger sanitaire de première catégorie. Elle n’est pas répertoriée par la loi européenne de santé animale. Selon le rapport 2025 du laboratoire national de référence, elle figure toujours sur la liste nationale des maladies réglementées de façon provisoire (annexe II de l’arrêté du 3 mai 2022), et elle est devenue très rare en France4. La nosémose à N. ceranae n’est pas réglementée.
Ce statut provisoire peut évoluer : en cas de résultat positif à N. apis, renseignez-vous auprès de la DDPP ou de votre organisation sanitaire apicole. Les règles diffèrent d’un pays à l’autre.
Pas de médicament autorisé dans l’UE
La fumagilline, un antibiotique, a longtemps été le seul traitement spécifique de la nosémose. Son usage chez l’abeille est interdit dans l’Union européenne11, où elle n’est pas autorisée, notamment en raison de préoccupations sur ses effets indésirables7. De plus, à faible concentration, quand le produit se dégrade, elle pourrait favoriser la multiplication de N. ceranae12.
Il n’existe donc dans l’UE aucun médicament vétérinaire autorisé contre la nosémose. Les compléments alimentaires vendus « contre Nosema » ne sont pas des médicaments et leur efficacité est mal démontrée.
Prévention et conduite à tenir
La lutte repose sur trois leviers : réduire la quantité de spores dans la ruche, éviter les stress qui favorisent l’infection, et maintenir des colonies fortes5.
Renouveler les cires. Les cadres souillés sont un réservoir de spores : on renouvelle régulièrement les cadres de corps et on fond les plus contaminés.
Désinfecter le matériel. Le matériel de colonies malades ou mortes se nettoie avant réutilisation : grattage et flambage des corps, fumigation des cadres stockés à l’acide acétique (corrosif, à manipuler avec protection)10. Voir la fiche Désinfection du matériel.
Hiverner des colonies fortes, avec une reine jeune et des réserves de bonne qualité : les nourritures indigestes favorisent la dysenterie, qui disperse les spores.
Choisir l’emplacement. Un rucher sec, ensoleillé et abrité du vent permet aux abeilles de faire leurs vols de propreté dès que le temps le permet.
Limiter la propagation. Pas d’échange de cadres ni de nourriture depuis une colonie suspecte, entrées réduites contre le pillage, jamais de miel d’origine inconnue.
Maîtriser le varroa et assurer une ressource pollinique variée.
Gérer les colonies atteintes. Une colonie faible peut être transférée sur cadres neufs ou réunie à une colonie forte ; une colonie mourante est supprimée plutôt que laissée au pillage.
En pratique : ce que font les apiculteurs
La nosémose ne se voit pas toujours. Voici comment les apiculteurs la suspectent, la vérifient et la tiennent à distance.
Suspecter puis vérifier
- Le premier signal est souvent une colonie en retard au printemps sur ses voisines, ou des cadres tachés à la première visite. La plupart des apiculteurs notent ces colonies.
- Le réflexe utile : ne pas conclure sur la diarrhée seule, qui peut venir d’une nourriture inadaptée ou d’un long confinement.
- La vérification : une trentaine de butineuses prélevées à l’entrée, congelées puis examinées au microscope ou envoyées au laboratoire. Il est courant d’analyser en parallèle une colonie qui va bien, pour comparer.
- La PCR est demandée surtout quand plusieurs colonies d’un rucher se dépeuplent sans explication.
Ce qu’ils font au printemps
- Réunir les colonies trop faibles à une colonie saine et forte plutôt que de les laisser traîner.
- Retirer les cadres souillés dès la première visite et les remplacer par de la cire gaufrée.
- Renouveler les cires : il est courant de remplacer chaque année une partie des cadres de corps, en sortant les plus vieux par la rive.
- Nettoyer ou échanger les planchers tachés.
- Changer la reine des colonies qui restent à la traîne.
La prévention à l’hivernage
- Réunir en fin d’été les colonies trop faibles ; hiverner des colonies populeuses à reines jeunes.
- Nourrir assez tôt pour que la nourriture soit stockée avant le froid.
- Placer les ruches au sec, surélevées du sol, et réduire les entrées.
- Traiter contre le varroa à temps.
Le matériel à avoir
- Un flacon pour prélever les butineuses, un mortier, une pipette.
- Un microscope grossissant 400 fois et une cellule de comptage.
- De la cire gaufrée et du matériel de rechange propre.
La check-list
- Fin d’hiver : repérer les colonies tachées ou en retard ; prélever sur les suspectes.
- Printemps : retirer les cadres souillés, réunir, renouveler les cires.
- Fin d’été : réunir les faibles, nourrir à temps, traiter contre le varroa.
- Hiver : désinfecter le matériel des colonies mortes.
Les erreurs les plus fréquentes
- Conclure à la nosémose devant de la diarrhée, sans analyse, ou l’exclure faute de diarrhée.
- Prélever des abeilles d’intérieur au lieu de butineuses, ce qui sous-estime l’infection.
- Réutiliser les cadres d’une colonie morte sans les fondre ni les désinfecter.
- Acheter un produit présenté comme un traitement : aucun médicament n’est autorisé dans l’UE.
- Négliger le varroa, qui aggrave l’affaiblissement.
Questions fréquentes
Une colonie peut-elle guérir seule ? Avec N. apis, l’infection recule souvent quand les vols reprennent. Avec N. ceranae, elle est plus durable. Une colonie forte sur cires propres a de meilleures chances de s’en sortir.
La nosémose est-elle dangereuse pour l’homme ou pour le miel ? Ces microsporidies ne concernent pas l’homme. Le miel d’une colonie atteinte ne doit cependant pas servir à nourrir d’autres colonies, car il peut contenir des spores.
Faut-il analyser toutes ses colonies ? Pas en routine. L’analyse est utile sur les colonies qui se développent mal, en cas de pertes inexpliquées ou avant de réunir des colonies.
Que faire du matériel d’une colonie morte de nosémose ? Fondre les cadres souillés, gratter et flamber corps et plancher avant toute réutilisation. Voir aussi Biosécurité au rucher.
Références
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