L’essentiel
- Maladie virale du couvain due au SBV, un iflavirus très répandu, souvent sans symptômes.
- Les nourrices infectées transmettent le virus aux jeunes larves par la gelée qu'elles produisent.
- La larve morte forme un sac rempli de liquide, puis une écaille sèche en « gondole » qui ne colle pas.
- Pas de filament ni d'odeur : c'est ce qui la distingue des loques.
- Pas de traitement : miellée, colonie forte, varroa maîtrisé et changement de reine si la maladie revient.
Le couvain sacciforme est la maladie virale du couvain la plus facile à reconnaître : la larve meurt juste après l’operculation et se transforme en un petit sac rempli de liquide, que l’on peut retirer entier de sa cellule. Chez l’abeille mellifère européenne, la maladie reste en général limitée à quelques cellules et disparaît souvent d’elle-même avec la miellée.
Elle est pourtant souvent confondue avec la loque européenne, voire avec la loque américaine. Le même virus touche aussi les abeilles adultes de façon discrète, et une forme proche a provoqué des épidémies dévastatrices chez l’abeille asiatique Apis cerana.
Le virus
Le virus du couvain sacciforme (SBV, pour sacbrood virus) est un petit virus à ARN sans enveloppe de la famille des Iflaviridae, genre Iflavirus1, 6. C’est l’un des virus de l’abeille les plus répandus : on le détecte sur tous les continents où vit Apis mellifera, le plus souvent dans des colonies sans symptômes13.
Une transmission par les nourrices
Les travaux de Leslie Bailey ont montré que le SBV se multiplie chez l’abeille adulte sans la rendre visiblement malade, et qu’il s’accumule surtout dans la tête, en particulier dans les glandes hypopharyngiennes, celles qui produisent la gelée nourricière4. Une nourrice infectée distribue donc le virus aux larves avec leur nourriture.
Une larve morte contient une énorme quantité de virus. Les jeunes ouvrières qui la retirent s’infectent à leur tour, deviennent nourrices et bouclent le cycle4. D’autres voies existent :
- verticale : le virus a été retrouvé dans les ovaires et les œufs de reines infectées6 ;
- par les réserves : pollen, miel et débris de larves peuvent rester infectieux plusieurs semaines6 ;
- entre colonies : échanges de cadres, dérive et pillage13 ;
- par le varroa : sa présence est associée à une prévalence plus élevée du SBV, mais il ne semble jouer qu’un rôle de transporteur6.
En hiver, sans couvain, le virus persiste chez les adultes. Une colonie peut le porter longtemps sans symptômes9, 13.
Pourquoi la larve devient un sac
Pour devenir nymphe, la larve doit se débarrasser de sa dernière peau. Chez une larve infectée, cette mue échoue : le liquide de mue s’accumule entre le corps et la peau, qui ne se détache pas. La larve meurt au stade de prénymphe, allongée sur le dos, dans un sac de liquide chargé de virus1, 9.
Impact sur la colonie
Sur le couvain
Le plus souvent, seules quelques cellules sont touchées, mais des formes sévères existent. Un cas documenté en France décrit une colonie fortement atteinte, avec plusieurs facteurs aggravants dont le varroa : elle s’est rétablie en six semaines, mais n’a plus produit de miel de la saison et restait plus exposée à un effondrement hivernal11.
Sur les abeilles adultes
Les adultes infectés ne présentent aucun signe visible, mais leur comportement change. Selon Bailey et Fernando, les ouvrières infectées commencent à voler plus tôt que les abeilles saines, et la plupart des butineuses infectées ne récoltent pas de pollen ; les rares qui le font rapportent des pelotes chargées de virus. Ces abeilles supportent aussi moins bien le froid5. Les jeunes abeilles infectées consomment peu de pollen et, en laboratoire, vivent à peu près aussi peu longtemps que des abeilles privées de pollen4.
Chez l’abeille asiatique : le Thai sacbrood virus
Chez Apis cerana, la situation est très différente. Une souche isolée en Thaïlande a été décrite en 1982 sous le nom de Thai sacbrood virus (TSBV)7.
Ces souches ont provoqué des épidémies majeures en Asie, notamment en Inde, en Chine, au Vietnam, en Thaïlande et en Corée du Sud ; selon une revue récente, des pertes de 95 à 100 % des colonies d’A. cerana ont été rapportées6. En Inde, les colonies survivantes restaient affaiblies et moins prolifiques8. En Corée du Sud, une épidémie a débuté en 200912. La souche asiatique peut aussi atteindre Apis mellifera : en 2016, elle a été associée à une mortalité très élevée dans des ruchers de la province du Shandong, en Chine6.
Reconnaître la maladie
Les symptômes
- Couvain en mosaïque, opercules affaissés, percés ou retirés.
- Larve allongée sur le dos, tête relevée vers l’opercule.
- Signe du sac : la peau, plus résistante, reste intacte. Retirée à la pince, la larve sort entière, comme un petit sac de liquide.
- Couleur : blanc nacré, puis jaune pâle, puis brun foncé, en commençant par la tête et le thorax9.
- Signe de la gondole : en séchant, la larve forme une écaille brun-noir aplatie, tête relevée, en forme de barque. Cette écaille ne colle pas à la paroi9.
- Pas d’odeur particulière, pas de filament ; abeilles adultes d’aspect normal.
Ne pas confondre
La confusion la plus fréquente se fait avec la loque européenne9.
| Critère | Couvain sacciforme | Loque américaine | Loque européenne | Couvain refroidi |
|---|---|---|---|---|
| Stade touché | Prénymphe, juste après l’operculation | Larve âgée ou nymphe, sous opercule | Surtout jeunes larves non operculées | Tous stades, nymphes comprises |
| Aspect | Sac liquide, peau résistante, tête relevée | Masse brune visqueuse, affaissée | Larve jaunâtre, tordue, « fondue » | Larves et nymphes grisâtres à noires |
| Test de l’allumette | Pas de filament | Filament élastique | Pas de vrai filament | Pas de filament |
| Odeur | Aucune | Forte | Souvent aigre | Possible putréfaction |
| Écaille | Gondole, se retire facilement | Plate, très adhérente | Molle, peu adhérente | Pas d’écaille typique |
| Répartition | Cellules dispersées | Cellules dispersées | Cellules dispersées | Zones en bordure du nid |
| Contexte | Printemps, disette | Toute saison | Printemps, été | Coup de froid, chute de population |
Le couvain plâtré, lui, donne des momies dures comme de la craie. En cas de doute sur une loque, faites analyser : la loque américaine est une maladie réglementée.
Diagnostic
Au rucher
- Observer le cadre : repérer les cellules désoperculées ou affaissées.
- Retirer une larve à la pince : si elle sort entière, en forme de sac, c’est très évocateur.
- Faire le test de l’allumette sur une autre cellule suspecte : l’absence de filament élastique plaide contre la loque américaine.
Le signe du sac suffit souvent. Mais une colonie peut porter le SBV en même temps qu’une loque : en cas de tableau atypique ou de couvain très touché, une analyse s’impose6.
Au laboratoire
- RT-PCR et PCR quantitative : méthodes de référence. Elles détectent l’ARN viral et, en version quantitative, mesurent la charge virale2, 10. Une charge élevée dans des larves malades confirme la maladie ; une simple détection chez les adultes est banale.
- Sérologie : l’immunodiffusion a longtemps servi au diagnostic de routine, l’ELISA permet de traiter de nombreux échantillons6, 9.
On envoie en général un morceau de cadre contenant des larves atteintes, éventuellement avec des abeilles de la colonie13. Dans certains pays, la PCR du SBV n’est faite qu’à la demande et aux frais de l’apiculteur13.
Évolution au fil de la saison
Les foyers apparaissent surtout au printemps et au début de l’été, ou en période de disette : la colonie élève alors beaucoup de couvain avec relativement peu de jeunes abeilles9. L’infection régresse en général en été, quand la miellée s’installe et que les ouvrières nettoient les cellules9. Le virus passe ensuite l’hiver chez les adultes et peut réapparaître au printemps suivant.
Réglementation
En France, le couvain sacciforme n’est pas une maladie à déclaration obligatoire. Il ne figure pas sur la liste des maladies des abeilles de l’Organisation mondiale de la santé animale (OMSA)14. Les règles varient selon les pays. Ce statut ne vaut que si le diagnostic est sûr : une suspicion de loque américaine doit être déclarée.
Prévention et conduite à tenir
Il n’existe aucun médicament contre le SBV. Les mesures visent la colonie3, 13.
- Assurer l’alimentation. Une colonie bien approvisionnée en nectar et en pollen nettoie plus vite les cellules atteintes. En cas de trou de miellée, un nourrissement de soutien est recommandé13.
- Renforcer les colonies faibles, par du couvain operculé sain ou une réunion : plus il y a de jeunes abeilles, plus le nettoyage est rapide.
- Retirer les cadres très atteints et les fondre : le virus est sensible à la chaleur13.
- Changer la reine en cas de récidive. Une sensibilité répétée traduit souvent un comportement hygiénique insuffisant, en partie génétique13. Le changement de reine crée aussi une rupture de ponte qui interrompt le cycle du virus6.
- Maîtriser le varroa, associé à une prévalence plus forte du SBV6, 11. Voir la fiche Varroa.
- Limiter la propagation : pas de cadres de couvain d’une colonie atteinte vers une saine, pas de pillage. Voir Biosécurité au rucher.
En pratique : ce que font les apiculteurs
Le couvain sacciforme inquiète souvent plus qu'il ne nuit. Voici comment les apiculteurs le gèrent concrètement, sans traitement.
Les gestes concrets
- Écarter la loque d’abord : larve à la pince, test de l’allumette sur une autre cellule, odeur du cadre.
- Noter la colonie et l’étendue des symptômes, pour repérer une récidive.
- Contrôler les réserves de pollen et de miel autour du couvain.
- Revenir une à deux semaines plus tard pour vérifier que les cellules ont été nettoyées.
Les stratégies courantes
1. Attendre la miellée. Pour quelques cellules dans une colonie forte, la plupart des apiculteurs ne font rien de plus : les symptômes disparaissent souvent avec l’arrivée du nectar et du pollen.
2. Renforcer. Pour une colonie faible ou nettement touchée, il est courant d’ajouter un cadre de couvain operculé sain, de réunir deux colonies faibles ou de nourrir si la flore ne suit pas.
3. Changer la reine si la maladie revient. Une colonie qui fait du couvain sacciforme deux printemps de suite reçoit souvent une nouvelle reine, de lignée hygiénique.
4. Surveiller le varroa. Un épisode de couvain sacciforme est l’occasion de compter les varroas : une infestation élevée aggrave toutes les viroses.
Le matériel utile
- Une pince fine et des allumettes ou bâtonnets.
- Une lampe frontale pour voir le fond des cellules.
- Le matériel de comptage du varroa.
- Une boîte et du papier pour envoyer un morceau de cadre au laboratoire.
La check-list
- Larve en sac, sans filament ni odeur : couvain sacciforme probable.
- Doute sur une loque : prélèvement et analyse.
- Réserves faibles : nourrissement de soutien.
- Colonie faible : renforcement ou réunion.
- Varroa : comptage, traitement si nécessaire.
- Récidive l’année suivante : changement de reine.
Les erreurs les plus fréquentes
- Conclure au couvain sacciforme sans test de l’allumette, et passer à côté d’une loque.
- À l’inverse, détruire une colonie atteinte de couvain sacciforme qui aurait guéri seule.
- Déplacer des cadres de couvain atteints vers des colonies saines.
- Garder une reine dont la colonie fait des symptômes chaque année.
- Oublier le varroa, qui aggrave toutes les viroses.
Questions fréquentes
Faut-il détruire une colonie atteinte ? Non, sauf colonie très atteinte qui ne se rétablit pas13.
Le miel d’une colonie atteinte est-il consommable ? Oui : le SBV est un virus de l’abeille, sans danger pour l’être humain. Évitez en revanche de donner ce miel à d’autres colonies.
Le Thai sacbrood virus menace-t-il l’Europe ? Ces souches sont décrites essentiellement en Asie. Leur capacité à toucher Apis mellifera en Chine justifie toutefois la vigilance sur les importations d’abeilles6.
Une PCR positive sur des abeilles adultes signifie-t-elle que la colonie est malade ? Pas forcément : le virus est présent dans de nombreuses colonies saines. C’est une charge virale élevée dans des larves présentant les symptômes qui confirme la maladie2, 11.
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